Histoire d’une chimère : quand homme et cochon s’unissent…

... pour vous faire don de leurs organes !

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Et si je vous disais que l’homme et le cochon pouvaient partager bien plus que 98% de gènes ? Figurez-vous que votre véritable meilleur ami n’est pas le chien (vous aurait-on menti depuis votre prime enfance ?) mais bel et bien le cochon. Évidemment, dit ainsi et sans étayer mon argumentation, j’imagine sans peine que j’aurai du mal à vous convaincre de voir en eux nos futurs alliés. C’est pourtant ce qui se profile à l’horizon depuis qu’une équipe de chercheurs californiens a mis au point une ébauche révolutionnaire concernant le don d’organes… Mais d’ailleurs, quel est le rapport avec les chimères de cochons, là ?

 

  •  Pardon, mais vous avez dit… 98% de gènes en commun ?

Absolument ! Cela signifie qu’à 2% près, nous aurions tous une jolie queue en tire-bouchon. Mais lorsque l’on parle de génétique et d’ADN, 2% c’est plutôt énorme. Sinon, comment expliquer que nous ne ressemblions pas un peu plus à des cochons ? Faisons un petit point sur nos gènes, tenez. L’ADN est composé de ce que l’on appelle des « bases azotées » ; il y en a quatre au total (A, T, G et C) et leur assemblage par paires (A en face de T et G en face de C) constitue deux longues chaînes complémentaires reliées entre elles qui, une fois jointes, adoptent une structure en forme d’hélice. Cet enchainement de quatre lettres est ce qui vous définit vous, en tant qu’êtres humains, et qui fait du porc ce qu’il est. Cet ADN est réparti dans vos cellules sous la forme de chromosomes bien compactés et cet ensemble d’informations constitue votre génome. Au final, cet enchainement de lettres constitue plus de 20 000 gènes, depuis la couleur de vos yeux jusqu’à la machinerie de vos cellules.

Loin de moi l’idée de vouloir vous effrayer, mais chacune de vos cellules contient approximativement 3,2 milliards de paires bases azotées, les unes à la suite des autres comme des perles sur un collier. Et si on étire ce petit tas très emmêlé (il faut quand même que ça tienne dans une cellule, invisible à l’œil nu qui plus est !), on obtient une chaîne d’ADN… De plus de 2 mètres. Impressionnant. Nous pouvons pousser l’analyse encore plus loin en mentionnant le fait qu’un corps humain est composé de 10 000 à 100 000 milliards de cellules. Je vous laisse imaginer les milliards de kilomètres à parcourir si vous voulez étendre tout votre ADN. Vous n’aurez pas assez d’une vie pour en voir le bout !

Tout cela pour en venir au fait que 2% de 3,2 milliards, cela représente quand même un sacré nombre. Et tant mieux, parce que sinon tous les mammifères ressembleraient de près ou de loin à des cochons (ou à des humains, je vous laisse le bénéfice du doute quant à ce qui est le pire). Cette proximité génétique est néanmoins assez forte pour que le porc puisse nous rendre de formidables services ! Vous le saviez peut-être, la médecine utilise depuis plusieurs décennies les cochons pour aider les hommes. Ils sont par exemple très appréciés pour leur production d’héparine, un anti-coagulant régulièrement administré lorsqu’il s’agit de dissoudre un caillot sanguin qui bouche un vaisseau. Les valves cardiaques porcines rendent aussi de bons services en chirurgie, mais il y a toujours un hic avec les xénogreffes : le rejet est très important et ne parlons même pas des risques de transmission de pathogènes. Malgré tout, les cochons ont déjà sauvé beaucoup de vies humaines… Et ils ne vont pas s’arrêter là !

  • Et si on revenait à cette affaire de chimère ?

Nous y arrivons. Mais avant cela, il va falloir comprendre ce qu’est une chimère en biologie. Non, il ne s’agit pas d’un rêve séduisant bien qu’irréalisable, ni d’un monstre mythologique effrayant. Dans notre contexte, une chimère est un organisme composé de deux (ou plus !) populations de cellules différentes. Autrement dit, elle possède deux origines animales ou sexuelles différentes combinées entre elle afin de n’en former qu’une seule, résultant en un organisme qui aura les propriétés de deux parents différents. Oui, vous-mêmes êtes des chimères, parce que vous possédez la moitié des informations génétiques de votre père et la moitié de celles de votre mère. Mais dans l’étude ici présente, les chercheurs n’ont pas combiné un cochon avec un autre, non. Ils ont créé une chimère homme-cochon !

Bon, je vous rassure quand même, cet être hybride n’a pas (encore) vu le jour. Il s’agit à l’heure actuelle d’expérimentations conduites au stade fœtal, afin de savoir si un embryon de porc est capable de se développer si on lui injecte des cellules souches humaines (vous savez, ces cellules dont tout le monde parle et qui ont la propriété de devenir n’importe quel type de cellule en grandissant). Les chercheurs sont d’ailleurs plutôt satisfaits du résultat : les embryons de porcelet dans lesquels ont été ajoutées des cellules humaines se développent très bien dans le ventre de leur mère durant les quatre premières semaines de gestation. A ce stade, je vous laisse imaginer sans peine les nombreux problèmes qui se posent : éthiques d’une part, et sanitaires d’autre part. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils n’ont pas laissé les truies aller au-delà de 28 jours de gestation. Cela me convient tout-à-fait parce qu’entre nous, je ne suis pas certaine d’être prête à voir de nouvelles espèces génétiquement mises au point fouler le même sol que moi -mais ce n’est que mon opinion personnelle.

Il faut quand même souligner le travail colossal que cette étude a nécessité : avant de s’essayer au porc, les chercheurs ont préalablement fait des essais avec des chimères souris-rat, puis rat-porc. Vous vous demandez peut-être quel est finalement le but de tout ce cirque, sinon d’imiter les travaux du Dr Jekyll. Il est en réalité plutôt honorable : sauver des vies humaines et palier aux cruel manque de donneurs d’organes. Oui, je vous entends d’ici : mais quid de la vie du cochon, pauvre animal utilisé comme simple générateur d’organes ? Le débat est le même que pour les souris et autres êtres utilisées dans les études de la maladie d’Alzheimer, du diabète ou encore du cancer. L’expérimentation animale est légale en France et bien qu’on la déplore sur de nombreux fronts, elle a contribué à d’énormes progrès scientifiques et a permis de sauver beaucoup de vies -si vous voulez, nous pouvons discuter en privé de l’importance d’une vie animale face à une vie humaine, j’ai un sérieux côté vegan en la matière mais ce n’est pas l’objet de cet article.

  • D’accord, c’est joli tout ça, mais pourquoi avoir choisi le cochon ?

Il est vrai que ce n’est pas exactement au porc que nous pensons lorsqu’il s’agit de nous comparer à d’autres espèces animales. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, 2% de différences génétiques représentent quand même un gouffre (mais si vous mangez des carottes vous aurez vous aussi la peau rose, il paraît). Il y a cependant quelque chose à prendre en compte : la taille des organes porcins est comparable à celle des organes humains. En d’autres termes, cela signifie qu’un cochon adulte possède des organes dont la taille serait adaptée à un homme. Et c’est là tout le rêve de cette équipe de chercheurs : pouvoir « fabriquer » des organes humains issus de donneurs animaux.

J’évoquais plus haut l’actuel problème concernant ce que l’on qualifie de xénogreffe (en l’occurrence, un organe porcin transplanté chez un homme). Ils ne seront pas résolus par cette culture massive d’organes humains dans des corps de cochon : en effet, une telle chimère est une porte ouverte à l’émergence de nouveaux virus jusqu’à présents limités au porc à cause de la barrière d’espèce. Plus gros problème encore, on ne peut pas exclure que le développement d’organes humains au sein d’un autre animal (qu’il s’agisse d’un cochon ou d’une musaraigne) n’entraine pas de modification sur le comportement de l’animal en question. Si un porc est capable de soutenir le développement d’un cœur humain, pourquoi ne pourrait-il pas développer un cerveau humanisé ? A l’heure actuelle, personne n’a de réponse à cette question. Et c’est ce qui rend l’affaire encore plus effrayante vue de l’extérieur et sujette à de multiples controverses !


Vous l’aurez compris, nous sommes encore très loin de voir se développer sur du long terme ce genre d’expérimentations. Les études scientifiques sont étroitement surveillées et de telles manipulations nécessitent un nombre faramineux de chartes, d’accords et de surveillance. De nos jours, le bien-être animal est d’une importance capitale en laboratoire et les règles éthiques sont scrupuleusement respectées. Bien que ce travail puisse vous sembler monstrueux, sachez que je n’en suis pas non plus particulièrement fan. J’ai toujours un peu de mal à concevoir que l’on puisse jouer ainsi avec la nature (et pourtant, je fais une thèse de biologie !).

Mais il s’agit d’un progrès phénoménal en matière de biologie du développement et je pense que personne ne doit rester dans l’ignorance, parce qu’il s’agit peut-être de notre avenir à tous. Gardons aussi à l’esprit que 22 individus décèdent chaque jour aux États-Unis des suites d’une absence de transplantation d’organe. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’individus, scientifiques comme néophytes, pensent que cette recherche doit être poursuivie. De façon très régulée et contrôlée, bien entendu !

Si vous êtes curieux d’en savoir plus sur les travaux de cette équipe, je vous renvoie à l’article qu’ils ont publié dans le journal Cell en décembre 2016 (journal qui est, au passage, l’un des journaux les plus en vogue en biologie). Merci de votre lecture et de votre attention, et puis pensez-y : tout est bon dans le cochon.

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